“Dire non ne suffit plus” : si notre société est incapable de garantir notre sécurité, il est temps de passer à autre chose


Extrait du livre de Naomi Klein « DIRE NON NE SUFFIT PLUS »

Paru en novembre 2017 chez Actes Sud (avant dernier chapitre «une société bienveillante à notre portée».

Pour donner l’envie de le lire ce livre passionnant centré surtout sur la réalité nord- américaine mais qui a une portée générale. Il contient des analyses qui sans être transposables peuvent comporter des similitudes avec notre situation nationale en France. Il peut nous aider  à nous préparer  les luttes nécessaires pour une  sortie positive et optimiste de la situation de crise sanitaire  dans laquelle nous sommes.

PASSER A AUTRE CHOSE

Parce que si notre société est incapable de garantir la sécurité – et peut-être même la survie – de l’espèce, il est temps de passer à autre chose.

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À LA DEMANDE GENERALE : UTOPIE, LE RETOUR

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L’avenir repose sur notre capacité à briser les cloisonnements et à écouter les exclus d’hier pour dessiner la société de demain…..

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Certaines utopies qui ont terriblement manqué aux  mouvements sociaux des dernières décennies, refont surface aujourd’hui. À certaines revendications pressantes, un salaire minimum, la fin des violences policières et des expulsions, une taxe de carbone–s’ajoutent de plus en plus d’autres espoirs. Par-delà le monde violent et insoutenable qui est le nôtre, on aspire non seulement à quelque chose de différent, mais d’exceptionnel.

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Aux États-Unis comme au Canada, la crise du climat impose des changements politiques dont l’échéance est fatidique.

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On entrevoit désormais une issue pour demain–de nouvelles formations politiques qui lutteront  pour la justice économique sans négliger de combattre le racisme et la misogynie, deux ressorts d’un système qui engraisse les ultra-riches au détriment des peuples et de la planète. Des formations rassemblant des millions de novices de l’action militante, toutes races et  générations confondues, pour rêver de changer le monde.

 

UNE SOCIETE DE BIENVEILLANCE A NOTRE PORTEE

Choc : c’est le mot qui a ouvert ce livre, c’est le mot que beaucoup ont employé le jour de l’élection. Et par la suite.

 Pourtant, au fil des mois en rédigeant ce livre j’ai commencé à me demander si c’était le mot juste dans le contexte actuel.

On parle d’état de choc quand le cours des choses s’interrompt, quand on ne comprend plus ce qui se passe. Or Trump ne correspond pas du tout à une rupture, il est le point culminant, l’aboutissement logique de tout un tas d’histoires dangereuses que notre culture transmet depuis longtemps. Que c’est une bonne chose. Que c’est le marché qui régule. Que l’argent, c’est tout ce qui compte. Que les hommes blancs sont meilleurs que tous les autres. Que la nature est là pour être pillée. Que les plus faibles méritent leur sort et les 1 % leurs tours dorées. Que tout ce qui est public ou collectif est funeste et qu’il n’existe aucune raison valable de le protéger. Que le danger guette à chaque coin de rue et que chacun ferait mieux de s’occuper de  soi. Et qu’il n’y a pas d’autres solutions.

Ces histoires sont constitutives de l’air que nous respirons.

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D’autres histoires se sont faites entendre, pour dire que l’argent n’est pas tout, que nos destinées sont indissociables les unes des autres et indissociables de l’état du monde naturel. Les forces que Trump représente ont toujours cherché à écraser tant d’intuitions et d’évidences réunies. ……..

Si Trump est l’aboutissement logique du système néolibéral, ce système n’est pas le seul aboutissement possible de l’histoire humaine. Voilà pourquoi nous ne pouvons pas nous contenter de résister. Dire non ne suffit plus. C’est important bien sûr. Mais il nous faut farouchement protéger les espaces où nous pourrons imaginer un monde meilleur et dessiner les plans pour l’obtenir.

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LE CHOIX

Deux voies s’offrent à nous pour combattre la montée de la démagogie d’extrême droite. Celle de l’establishment, adopté par tous les partis du centre : remettre quelques places de plus en crèches et garderies, une plus grande représentation des femmes et des personnes de couleur en haut de l’échelle, et peut-être un peu plus de panneaux solaires. Mais la logique ne change pas : austérité, foi aveugle dans les marchés, équivalence consommation/bonheur. Les mêmes pansements dérisoires sur des plaies béantes.

Ces solutions à courte vue échouent à stopper la montée de l’extrême droite. Il y a de nombreuses raisons à cela, mais la principale est qu’ils n’ont pas assez à offrir. Rien pour résoudre les injustices qui poussent les victimes à chercher des boucs émissaires, rien pour permettre à ceux  que l’extrême droite menace le plus directement de croire en un avenir meilleur. Un monde où les inégalités sont extrêmes, les tendances néofascistes ouvertement assumées et dont le système climatique dérape est un monde malade. Et le néolibéralisme, qui est l’un des moteurs les plus puissants de ces crises, se révèle un remède grossièrement inadapté. Il oppose un « non » bien timide aux forces qui mènent le jeu et aucun « oui » qui se tienne.

Nous sommes nombreux à vouloir autre chose, à vouloir dire un « OUI » sans retenue à un projet audacieux qui améliorerait concrètement la vie des gens, qui oserait parler de redistribution et de réparations, un projet qui tiendrait tête au modèle occidental de la vie réussie–le repli dans un cocon garni par les fruits d’une consommation effrénée, au mépris de la planète et de nos aspirations profondes.

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Le charme néolibéral est rompu, écrasé sous le poids de l’expérience concrète et d’une montagne de preuves. On entend désormais des candidats ayant tenu des millions de voix affirmer haut et clair ce qui était indicible pendant des décennies : la gratuité de l’université publique, le doublement du salaire minimum, l’extrême urgence de la transition énergétique, la démilitarisation de la police. Ils affirment aussi que les prisons ne sont pas adaptées aux jeunes, que les réfugiés sont les bienvenus et que la guerre accroît l’insécurité de tous. Et les foules approuvent.

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En fait les faiblesses et les faux pas des candidats de gauche ne devraient pas nous abattre, mais nous permettre au contraire d’espérer. Dirigeants des divers mouvements le disent souvent, accepter cette prémisse constituerait un excellent début : le désastre climatique et les inégalités économiques croissantes sont indissociables des systèmes qui ont toujours hiérarchisé les humains selon la race et le sexe ; et pour protéger et alimenter cet ordre meurtrier, ces systèmes ont toujours cherché à opposer les gens les uns aux autres sur la base de la couleur de la peau, de la foi religieuse et de la sexualité. Si une  formation politique a le courage de dire tout cela, si elle  conçoit un projet audacieux pour humaniser et démocratiser les nouvelles technologies et le commerce mondial, elle reprendra rapidement du terrain à la droite populiste.

Plutôt que de faire souffler un vent ancien, elle aura le sentiment d’incarner un projet palpitant et encore jamais tenté. Une campagne de ce genre pourrait s’avérer invincible.

À l’heure où s’entrecroisent les enjeux les plus terrifiants et les possibilités les plus riches, pourquoi ne pas tenter le tout pour le tout ? Et bondir sur chaque nouvelle occasion qui se présente ?

Dans de nombreux domaines qui échappent au contrôle de Trump, nous devons viser plus haut et accomplir plus. Pour prévenir les catastrophes du climat. Pour créer des villes sanctuaires pour les immigrants et les réfugiés. Pour prévenir une escalade militaire. Pour protéger les droits des femmes et des membres des communautés LG BT.A mesure qu’ils s’enfoncent, visons toujours plus haut.

UN CONTRE-CHOC

Pendant des décennies les élites ont misé sur le pouvoir du choc pour nous plonger dans un cauchemar éveillé. Donald Trump pense que rien ne peut l’arrêter–que nous aurons oublié demain ce qu’il a dit hier (et qu’il prétendra ne jamais avoir dit) ; que nous serons dépassés par les événements, que nous finirons par nous disperser, par capituler et par le laisser refermer ses griffes de prédateur sur tout ce qu’il veut.

Mais face aux crises, les sociétés ne régressent pas forcément, ne rendent pas toujours les armes. Il existe une autre voie face au péril : on peut choisir de se rassembler et de faire un saut  évolutif.

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En d’autres termes, créer la surprise des siècles, en étant unis, focalisés, déterminés. Refuser de nous laisser prendre à ces vieilles tactiques de choc éculées, refuser d’avoir peur, quelles que soient les épreuves.

Compris dans toute son ampleur, le coup d’État des grandes entreprises débouche sur une crise dont les répercussions sur le monde entier pourraient se mesurer à l’échelle des temps géologiques.

C’est à nous de savoir comment riposter. Alors choisissons la seconde option.

Le temps est venu de bondir vers l’avant.

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Extrait du livre de Naomi Klein « DIRE NON NE SUFFIT PLUS » paru en novembre 2017 chez Actes Sud (avant dernier chapitre «une société bienveillante à notre portée »)

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