Congrès de Marseille 2002 – Intervention d’ouverture (9/11/2002)

Intervention
d’ouverture (9/11/2002)

de Daniel Durand, Secrétaire national

 

Monsieur
le représentant du Président du Conseil Régional,

Monsieur le représentant du Sénateur-Maire de Marseille,

Mesdames, Messieurs les Parlementaires, les élus

Chers amis représentants d’organisations, d’associations très
diverses,

Chères amies, amis venus des USA, du Royaume-Uni,

Chères et chers amis militantes et militants de nos comités
de paix venus de toute la France

A tous bonjour,

Merci d’être
avec nous pour partager ou soutenir les travaux de notre Congrès National,

Régine Minetti a dit excellemment les raisons du choix de Marseille
pour ce Congrès,

Pour en avoir beaucoup discuté avec elle, avec mon amie Renée
Aillaud, avec tous les militants des Bouches-du-Rhône dans les réunions
préparatoires, je suis complètement à l’unisson de ce
choix.

Permettez-moi
d’intervenir non en réponse, mais plus en résonance de ce qui
vient d’être dit maintenant, et d’élargir mon propos pour une
sorte d’introduction aux débats de notre Congrès, en considérant
tout à la fois les trois ans qui viennent de s’écouler, les
enjeux d’aujourd’hui ” de mon quartier à ma planète “,
les défis de demain pour construire ” un monde de justice et de
paix “.

Tout à l’heure
les congressistes débattront de la place qu’ont tenue les comités
du Mouvement de la Paix au cours des événements de ces trois
années qui viennent de s’écouler. Le rapport d’activités
que vous avez en main vous fournit matière à réflexion.

Je voudrais limiter
mon propos aux problèmes que posent la situation internationale actuelle
pour la paix et la sécurité du monde, à la place et l’action
que nous devrions revendiquer pour la France, enfin à une réflexion
sur les défis qui sont posés non seulement au Mvt de paix mais
à l’ensemble du courant pour la paix.

Ce qui est en jeu
aujourd’hui avec la volonté américaine d’intervention militaire
en Irak est très grave pour deux séries de question. D’abord,
une
guerre
aurait des conséquences dramatiques pour les populations civiles irakiennes,
pour la paix dans la région, voire sur la planète, avec les
risques d’escalade d’armes de destruction massive.

Mais, de plus,
sur le plan des relations internationales, une telle intervention introduirait
la notion de “guerre préventive”, absolument contraire à
la lettre et l’esprit de la Charte des Nations Unies. Ce serait le renforcement
d’une attitude américaine unilatérale, à l’œuvre
déjà avec la remise en cause du Traité antimissile ABM,
avec la non-signature du Protocole de Kyoto sur l’effet de serre, etc. Ce
serait marquer aux yeux du monde la volonté de voir mise en œuvre
uniquement la vision du plus fort.

Le fort débat
qui s’est déroulé depuis deux mois, notamment à l’initiative
de la France, a permis de remettre au devant de la scène et de battre
en brèche, en partie, la politique de l’unilatéralisme au détriment
de la place des Nations-Unies. Il faut s’en féliciter.

La résolution votée, malgré ses limités, ne ferme
pas la porte à la paix, en ne rendant plus automatique le recours à
la guerre, en permettant l’envoi d’inspecteurs de l’ONU, en prévoyant
une deuxième réunion du Conseil de Sécurité. Sur
tous ces points, les prétentions unilatérales des Etats-Unis
ont été mises en échec relatif. C’est un encouragement
à l’intervention des opinions publiques.

En même temps, ce débat se déroule sur une fausse problématique
: la guerre avec l’ONU ou la guerre sans l’ONU. Il risque d’enfermer le monde
dans une logique unique avec la guerre au bout comme solution.

Il faut remettre le débat politique à propos de l’Irak sur ses
pieds : la question fondamentale est une solution par la guerre (qui n’est
pas l’efficacité) ou une solution par la voie politique (ce qui n’est
pas la faiblesse).

En ce sens beaucoup
reste à faire, en s’appuyant sur ces premières semaines de débats
et de mobilisations dans les différents pays européens ou aux
Etats-Unis, pour développer un rapport de forces contre la guerre dans
les semaines que nous venons de gagner.

Cette remise en
selle brutale des politiques de domination intervient après une décennie
où des progrès importants avaient été accomplis
en matière de relations internationales multilatérales : traités
de désarmement (TNP, TICEN, Armes Chimiques, Mines antipersonnel),
où l’intervention des ONG avait
progressé
grâce aux grandes conférences de l’ONU (Rio et le développement
durable, Pékin et le mouvement des femmes…). De plus, les trois dernières
années ont vu se développer un mouvement de contestation économique,
financière de la mondialisation libérale.

Nous sommes donc
dans un affrontement formidable sur la conception du monde : quel poids des
grandes puissances étatiques ou économiques, quel poids des
citoyens, des opinions publiques ?

Le gouvernement Bush veut casser les rêves des peuples, de ceux qui
pensent qu’un “autre monde” – et un monde de paix ! – est possible…

Nous devons proclamer partout que nous agirons, rassemblerons, travaillerons
sans relâche pour faire échouer cette conception d’un monde de
militarisations et de dominations !

Nous sommes en
fait au cœur d’une grande bataille d’opinion. Les contradictions aux
États-Unis même, dans le propre camp du Président Bush,
la mobilisation croissante de l’opinion américaine malgré les
ambiguïtés électorales, les réactions diverses des
dirigeants politiques européens montrent les possibilités pour
les mouvements de paix, pour les citoyens, de peser dans le débat,
de surmonter les obstacles.

Faisons-le avec détermination, esprit d’ouverture et de rassemblement
!

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Alors qu’attendons-nous
de la France, de ses représentants ? Qu’attendons-nous de l’Union Européenne
?

Disons-le sans
détour : nous attendons qu’ils (France et Union Européenne)
s’opposent avec fermeté et ténacité aux visées
unilatérales américaines et qu’ils soient les champions du multilatéralisme
et du droit international !

Ce qui vient de se passer dans les dernières semaines à l’ONU
autour de la position de la France et sur le soutien qu’a reçue sa
position opposée à l’intervention américaine en Irak
montre que notre pays peut recueillir un soutien international large et varié.

Mais soyons clairs, la France n’est pas respectée et soutenue ainsi
par de très nombreux pays du fait d’une politique de la force mais
sur la base de la force de sa politique.

Demain, elle peut être encore plus écoutée et soutenue,
mais pas si elle se lançait dans une illusoire relance de la course
aux armements, dans une position de la grenouille française ou européenne
voulant rivaliser avec le bœuf américain.

C’est pourquoi
nous sommes très critiques sur la
hausse
considérable des dépenses militaires françaises, décidée
dans la Loi de Programmation Militaire 2020-2008.

Dépenser 580 milliards de F dans les six prochaines années pour
de nouveaux armements en pensant améliorer la sécurité
de la France et sa place dans le monde uniquement sous l’angle militaire serait
une illusion tragique.

Il n’y a pas d’avenir
avec cet ” empilage ” de programmes d’armements considérables,
avec le renouvellement de tous les grands programmes nucléaires, avec
tous les programmes liés aux politiques d’intervention en particulier
dans le cadre européen, avec ces nouvelles militarisations comme le
démarrage d’un projet de mini bouclier antimissiles de champ de bataille,
la construction d’un deuxième porte-avions.

La France peut
jouer demain un rôle efficace pour la paix et la sécurité
globale du monde si elle a l’audace de prendre de grandes initiatives politiques
internationales pour s’opposer aux scénarios catastrophe pour le monde
de demain, pour promouvoir un ” newdeal ” de la sécurité
internationale, basé sur la relance des processus de désarmement,
en particulier des armes de destruction massive et des missiles, sur le renforcement
du droit international et de la place d’un système onusien rénové
et renforcé, sur une priorité nouvelle aux besoins humains et
à leur financement.

C’est cela la voie
efficace pour construire un monde plus sûr parce que plus juste, isolant
ainsi les hyper terroristes et les ” états voyous ” et soutenant
au contraire les initiatives de cette ” société civile
mondiale ” en début de gestation : un monde plus humain en fait
reposant sur une véritable culture de la paix.

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Notre vision stratégique, notre construction de mouvement sont-elles
adaptées ces objectifs ?

Je pense que nos
objectifs, résumés l’année dernière dans la formule
lapidaire – 0% d’armes de destruction massive, 50% de dépenses militaires
en moins dans la décennie, 100 % ONU pour construire la paix – répondent
avec une grande justesse aux discours dominants américains ou européens.

Ces objectifs sont
d’autant plus forts qu’ils s’appuient sur une vision novatrice et globale
du futur de notre planète, celle qui s’exprime dans la Culture de la
Paix que nous voulons substituer à la vieille culture de guerre.

Une Culture de la Paix qui refuse les dominations qu’elles soient militaires
ou économiques, prône les
coopérations
pour le co-développement, la sécurité commune, l’éducation,
la circulation de l’information, l’égalité hommes-femmes, etc..

Cela nous met en
position forte pour concilier :

– colère
et résistances aux projets de militarisation de Bush, mais aussi aux
projets d’augmentation des dépenses militaires en France…

– propositions alternatives et d’avenir avec les huit axes d’action dans cette
Décennie que nous voulons être une Décennie de la Culture
de la Paix et de la non-violence…

En inscrivant
sur notre banderole de fond de scène : ” mettre la Culture de
la Paix en mouvement ! “, nous affirmons haut et fort le Congrès
de Marseille du Mouvement de la Paix a pour tâche de mettre au cœur
du débat citoyen l’exigence forte de passage d’une culture de guerre
à une culture de paix pour laquelle nous menons campagne depuis notre
dernier congrès.

Nous menons
cette campagne comme “mouvement de paix”, avec nos traditions, nos
spécificités, et au lendemain du Congrès de Marseille,
nous serons toujours “Mouvement de Paix”.

Nous travaillerons
toujours pour l’abolition des armes nucléaires, la diminution des dépenses
militaires, la démilitarisation des relations internationales, car,
si nous ne le faisions pas, personne ne le ferait à notre place.

Mais aujourd’hui, nous comprenons et voulons faire comprendre que si nous
agissons toujours prioritairement, sur ce terrain du désarmement, c’est
parce que ce combat est en même temps devenu, une composante de l’action
générale pour la promotion d’une Culture de la Paix.

Abolir les armes
nucléaires, symboles de destruction universelle et de dominations brutales
et agir pour une Culture de la Paix.

Démilitariser les relations internationales, construire une sécurité
coopérative, favoriser le co-développement, est agir pour une
Culture de la Paix.

Nous sommes
un Mouvement de Paix mais qui construit les conditions pour demain, je l’espère,
devenir un Mouvement de/pour la Culture de la Paix.

Cela doit nous
faire réfléchir aux nouvelles convergences et alliances qui
se renforcent ou s’ouvrent pour un tel Mouvement.

Convergences avec
les mouvements de transformation générale de la société
car la culture de la paix qui ambitionne de remplacer l’omniprésente
culture de la
guerre,
base séculaire de nos sociétés, est un véritable
projet et bouleversement de société. En ce sens, elle est véritablement
” révolutionnaire ” au sens plein du mot. Parfois, le dialogue
avec les mouvements de transformation de la société n’a pas
été simple car, la ” culture de guerre ” était
forte dans la culture de la ” lutte de classe ” ou des luttes ”
révolutionnaires “. La place nouvelle des luttes pour la démocratie,
la tolérance, les droits humains a fait évoluer beaucoup de
notions et permet de nouvelles convergences théoriques et pratiques.

La place grandissante
de l’action contre les militarisations, pour la paix dans les rassemblements
du Forum Social à Porto Allegre II hier, à Florence aujourd’hui
même, l’illustre bien.

– Convergences
avec les actions ” sociétales ” particulièrement contre
les violences, qu’elles soient urbaines, locales, voire familiales.

C’est au nom de cette vision de la culture de la paix que nous nous sommes
associés aux textes des organisations françaises s’inquiétant
de la dérive sécuritaire de la loi Sarkozy.

Ces violences, le débat ” sécuritaire ” par exemple,
sont imprégnées par la ” culture de guerre “, de force
et de dominations. Les réflexions pour changer ces situations abordent
des logiques qui sont les nôtres dans les réflexions sur les
relations internationales. C’est cela agir ” de mon quartier à
ma planète ” !

– Convergences
avec les mouvements plus spécifiques dans de nombreux domaines : pour
le co-développement durable, l’anti-racisme, le droit des femmes, l’éducation
pour tous, puisque toutes ces questions se retrouvent dans le socle fondateur
de la Culture de la Paix.

Chers amis,

Cette évolution,
cette nécessité de convergences nouvelles est posée à
tous les mouvements de paix, à tous ceux qui veulent contribuer à
construire un autre monde qui soit un monde de paix, de justice et de démocratie.

Le faire comprendre
et le faire partager est de notre responsabilité. Je suis persuadé
que notre *Congrès de Marseille contribuera fortement à ces
évolutions, à ces mûrissements.

Je vous remercie
de m’avoir écouté si patiemment et je nous souhaite à
toutes et tous : Bon Congrès pour le Mouvement de la Paix, et Bon Congrès
pour la Culture de la Paix.

Daniel Durand


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